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« La crise des Rohingyas, une conjonction de défis assez rare »

Comment couvre-t-on un drame comme celui des Rohingyas ?

Il s’agit d’une des plus graves crises humanitaires qu’on ait connues depuis longtemps et nul n’en avait anticipé l’ampleur. C’est forcément une couverture compliquée. D’autant que ce que nous avons couvert et continuons de couvrir au Bangladesh est la conséquence d’événements qui se sont produits en Birmanie et dont nous n’avons pu rendre compte qu’au travers des réfugiés qui ont fui leur pays. La zone où ont eu lieu les affrontements entre militants rohingyas et militaires birmans, les violences contre les civils et les destructions de villages, l’armée birmane en avait interdit l’accès aux journalistes.

A quelles difficultés inhabituelles l’AFP est-elle confrontée ?

Nous faisons face à une conjonction de défis assez rare. Tout d’abord, cette couverture implique quatre de nos bureaux : Rangoon et Dacca, qui dépendent respectivement des sous-régions de Bangkok et New Delhi. Deuxièmement, elle se situe dans un endroit reculé du Bangladesh, dans le prolongement de faits survenus dans un territoire également très reculé de Birmanie et que nous n’avons donc pas pu couvrir. Et puis il y a bien sûr l’échelle inhabituelle de cette crise et sa durée. Quand tout s’est déclenché, le 25 août 2017, personne n’imaginait que près de 700 000 personnes allaient fuir vers le pays voisin et que cette crise serait appelée à durer.

Une crise aussi longue demande-t-elle une gestion particulière ?

Cela suppose une organisation très fine en termes d’effectifs, de rotations et de coordination entre les bureaux. Il faut couvrir les camps de réfugiés mais aussi tenter de savoir ce qui se passe en Birmanie. Sur ce point, accepte-t-on systématiquement de faire partie des voyages de presse organisés par l’armée birmane ? Quels risques peut-on prendre pour couvrir des zones non autorisées ? S’agissant des personnels, au plus fort de l’exode, les rotations n’ont pu se faire qu’à partir des seuls bureaux directement concernés. Des renforts ont été envoyés depuis d’autres bureaux de la région, comme Pékin ou Séoul, pour remplacer et soulager les équipes fatiguées, notamment celle de Dacca. À cela s’ajoute la question des coûts pour une couverture au long cours que l’on veut le plus multimédia possible.

Quelles aptitudes sont requises face à une situation aussi complexe ?

Ce type de crise montre l’importance d’avoir des journalistes multicompétents. Nous avons envoyé sur place des équipes texte, photo et vidéo, et tout le monde savait tout faire ! L’un de nos correspondants texte a même décroché un scoop avec son smartphone. C’est le genre de couverture pour laquelle nous avons aussi besoin de collaborateurs ayant de vrais talents d’intervieweur parce qu’une partie de la couverture repose sur des témoignages. Les photographes doivent, eux, renouveler sans cesse leur regard.

Pour revenir au scoop, dans quelles conditions a-t-il été obtenu ?

Au lendemain des incidents survenus en Birmanie, nous n’avions que quelques pigistes côté Bangladesh. Nous avons alors envoyé immédiatement une équipe sur la zone frontalière et l’un de nos journalistes texte de Dacca, Sam Jahan, a eu le réflexe de filmer des colonnes de réfugiés qui passaient la rivière entre les deux pays, avec en fond des rafales de coups de feu. C’est le premier contenu visuel montrant que cet exode était provoqué par des violences armées. Le scoop a été repris dans le monde entier par les télévisions et a annoncé le début d’un drame couvert aujourd’hui par les médias internationaux.

L’Agence compte-t-elle poursuivre sa couverture ?

Depuis la fin du mois d’août 2017, nous n’avons jamais lâché. Compte tenu de la complexité de la situation, la couverture de l’AFP a été franchement remarquable, en partie grâce au travail exceptionnel de nos bureaux de Dacca et Rangoun. Nous continuons de faire vivre cette histoire tragique au Bangladesh en sentant les évolutions sur le terrain et en trouvant de nouveaux angles, notamment pour nos productions visuelles. En Birmanie, nous travaillons dans des zones difficiles, avec prudence pour montrer comment le gouvernement birman repeuple les villages délaissés par les Rohingyas. Nous sommes vraiment dans notre mission d’information d’agence mondiale et il faut la poursuivre. Les réfugiés rohingyas ont beau être un million, ils font moins la Une que les tweets de Donald Trump.

14 septembre 2017 – Rangoun, Birmanie – Les principaux acteurs dans la crise des réfugiés apatrides Rohingyas. © Paz PIZZARO, William ICKES / AFP

Un webdoc immersif pour saisir le drame des Rohingyas

Datajournaliste au service Infographie et Innovation, Jules Bonnard revendique d’aimer à la fois les reportages et les lignes de code. Les deux se retrouvent dans le webdoc « Kutupalong : l’impasse des Rohingyas » dont il a supervisé la production.

« Notre idée était de permettre la visite de ce camp de réfugiés au Bangladesh en passe de devenir le plus grand du monde », dit-il, précisant s’être appuyé sur les interviews réalisées sur place par Alexandre Marchand, l’envoyé spécial depuis New Delhi, assisté de photographes. Sur une image satellite de DigitalGlobe (société américaine spécialisée dans la capture et la distribution d’images de la Terre en haute résolution), 12 points ont ainsi été identifiés à partir de positions GPS. « Grâce au travail de nos développeurs et graphistes, un clic sur ces points renseigne sur l’histoire et le parcours des personnes rencontrées. On obtient une vision globale à partir de profils très variés. » Premier d’une série depuis complétée – entre autres – par le très remarqué Balles perdues, les vies fauchées des habitants de Rio, ce webdoc immersif est proposé en français, anglais et allemand.

Philippe Massonnet

Philippe Massonnet

Directeur régional Asie-Pacifique