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Michèle Léridon

Michèle Léridon

Directrice de l’information

« L’AFP a un rôle crucial à jouer contre la désinformation ! »

L’année 2017 a été marquée par la lutte contre les fausses informations. Dans quelle mesure est-ce devenu une priorité de l’AFP ?

Dans le prolongement de notre réflexion lancée après le Brexit et l’élection de Donald Trump, nous avons pris plusieurs initiatives. D’abord nous rapprocher du terrain, mieux sonder les populations et pas seulement les experts. Ensuite être beaucoup plus attentifs à ce qui circule sur les réseaux sociaux, notamment les informations détournées, la manipulation… Dans ce domaine, l’AFP a un rôle crucial à jouer ! Elle se doit bien sûr de fournir une information recoupée et vérifiée, mais elle doit aussi débusquer la désinformation via un effort accru de fact checking. Enfin, elle doit divulguer l’information juste et vérifiée au-delà de nos cercles habituels, dans des formats adaptés aux nouveaux modes de consommation de l’information.

Quelles formes a pris cet effort de vérification et de mise au jour des intoxs ?

Longtemps nous avons estimé que fournir une information sérieuse, sans nous préoccuper des rumeurs qui pouvaient circuler ailleurs suffisait. Aujourd’hui, nous avons pris conscience du poids de la désinformation. C’est ainsi qu’est né, avec le soutien du réseau First Draft et de Google DNI, le projet CrossCheck, une plateforme collaborative de fact checking qui a rassemblé 38 médias partenaires sous la supervision de l’AFP. L’outil a permis de publier en ligne des dizaines d’articles de vérification pendant la campagne présidentielle française. Depuis, sur la base d’une initiative à laquelle participent 8 médias francophones, nous avons lancé Factuel, un blog de fact checking, lancé après la signature d’un partenariat avec Facebook.

Ces couvertures difficiles ont-elles modifié l’approche de l’Agence pour la sécurité de ses personnels ?

Nous sommes très attentifs à la sécurité des journalistes. Des efforts importants ont été effectués en matière de matériel et de formation. Des stringers venus de zones de guerre au Moyen Orient ont participé à Paris à un stage de sécurité organisé à leur attention. Notre vigilance s’étend aujourd’hui au syndrome de stress post-traumatique que sont susceptibles de développer les reporters ainsi que les personnels très exposés, bien qu’en base arrière. C’est le cas des équipes à Beyrouth, qui sont en relation permanente avec les stringers syriens, mais aussi des journalistes confrontés, dans leur pays, au calvaire des migrants.

L’année a aussi été marquée par les surprises électorales. Quels enseignements en tirez-vous pour le traitement de l’information ?

Qu’il s’agisse du Brexit, de la présidentielle américaine ou de la primaire de la droite et du centre en France, nous n’avons pas à rougir de nos couvertures. Ces votes ont néanmoins entrainé un questionnement général dans les médias. J’ai lancé un débat interne via une adresse email collective. Il s’agissait de mettre en commun nos réflexions et celles d’autres médias. Nous en avons fait la synthèse en insistant sur la connaissance du terrain, l’impartialité et la pédagogie. Cela nous a aussi conduits à réfléchir au moyen de toucher le plus large public possible, en travaillant sur les formats, l’accessibilité sur les mobiles, notre présence sur les réseaux sociaux.

Cette nouvelle approche est-elle due au fait que l’Agence tient davantage compte des réseaux sociaux ?

Clairement, l’émergence des réseaux sociaux a changé nos pratiques et notre façon d’envisager notre métier. C’est un changement de culture, qui pour autant ne nous fait pas oublier nos fondamentaux : fiabilité, impartialité, indépendance. Cela dit, contrairement à ce que l’on peut penser, ces réseaux nous incitent aussi à plus de prudence. A l’heure où tout un chacun peut poster une photo ou une vidéo d’un événement dont il est témoin, il y a certes une course de vitesse pour récupérer ces contenus, les UGC (User Generated Content), mais ce qu’on attend de nous, c’est la certification. Donc plutôt que de courir après les réseaux sociaux, nous prenons le temps de vérifier les informations qu’ils véhiculent.

Dans ce contexte, quelle est la place réservée au datajournalisme ?

Le datajournalisme participe de ces mêmes efforts de rigueur, de vérification et d’attractivité. Nous l’avons considérablement développé à l’occasion de la présidentielle en France. Par exemple sur les programmes des candidats : avec le concours de tous les services, des bases de données d’une grande précision ont été créées pour les deux primaires puis pour l’élection elle-même. Des tableaux Excel permettaient de disposer immédiatement des propositions et nous avons pu être très réactifs, notamment sur les infléchissements de discours. Nos datajournalistes ont aussi contribué à l’élaboration d’infographies interactives, attractives, parfois même ludiques.

En termes de métiers, la vidéo AFP a marqué de nouveaux points, comme en atteste le contrat signé avec la BBC…

La BBC est un client important, c’est aussi une rédaction amie avec laquelle les échanges sont nombreux. Au moment où elle développe de façon exponentielle son réseau de langues dans le monde, la BBC est très demandeuse d’un travail avec nous sur le terrain. Mais elle fixe aussi ses priorités et se montre exigeante, ce qui nous aide à progresser. Après deux années de discussions et de tests, que la BBC ait fait le choix d’AFPTV pour sa couverture vidéo est pour nous un vrai motif de fierté. Cela nous a aussi encouragé à lancer notre plateforme de livraison de notre service live par internet. Il fallait un outil accessible et souple, capable de proposer plusieurs flux simultanés, c’est une réussite !

Ce développement de la vidéo se fait-il toujours à effectifs constants ?

Nous continuons de procéder par redéploiements. Les effectifs restent stables, ce qui signifie que nous supprimons des postes — essentiellement sur le texte et en France — pour les réaffecter à la vidéo, priorité stratégique de l’Agence, mais aussi à la cellule réseaux sociaux et au traitement de la data. S’agissant de la vidéo, nous travaillons aujourd’hui au renforcement de l’édition sur les desks à Paris, Londres, Washington, Nicosie et Hong Kong. Cela soulagera les équipes qui ont été très sollicitées pour faire progresser AFPTV en qualité et en volume. L’autre révolution, c’est la prise en charge de l’édition multimédia par nos desks texte.

Sur le plan des ressources humaines, justement, où en est l’Agence de son action pour la sécurité des personnels ?

Nous avons beaucoup progressé dans la préparation des missions, qu’il s’agisse de matériels, de stages ou de logistique. Depuis plusieurs années, nous sommes très attentifs à l’après-mission et notamment aux syndromes dépressifs ou post-traumatiques dont peuvent souffrir nos personnels. En complément du débriefing systématique de retour de mission, nous avons conclu un partenariat avec le réseau Eutelmed, qui propose des téléconsultations en soins psychologiques en tout anonymat. En cas de problème collectif, une cellule de crise peut être déclenchée, comme cela a été le cas cette année avec l’équipe du bureau de Mexico, très affectée après l’assassinat de notre pigiste Javier Valdez et les séismes de septembre.

L’affaire Weinstein, autre moment fort de 2017, a-t-elle provoqué une réflexion en interne ?

L’affaire a marqué les esprits et nous prenons très au sérieux la question du harcèlement sexuel dans le cadre professionnel. L’actualité a en quelque sorte rattrappé la réflexion que nous avions lancée sur la place des femmes dans notre production. L’initiative est venue de deux journalistes auxquelles j’ai confié une mission sur ce thème.J’ai repris la plupart de leurs recommandations. Il fallait des consignes fortes, non seulement pour la féminisation des fonctions mais aussi pour le recours à davantage de sources féminines.