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Grégoire Lemarchand

Grégoire Lemarchand

Adjoint à la Rédaction en Chef Centrale, en charge des Réseaux Sociaux

Sophie Nicholson

Sophie Nicholson

Journaliste

Denis Teyssou

Denis Teyssou

Responsable éditorial du Médialab

Fact-checking et lutte contre les intoxs : l’AFP en première ligne

À l’heure de la désinformation et des manipulations en tous genres, l’AFP fait front au travers de projets ambitieux en matière de fact-checking et de détection des contenus truqués.

La « culture de la vérification » confirme son ancrage à l’AFP. Au moment où l’influence qu’exercent les réseaux sociaux sur l’information pousse un nombre croissant de médias à créer des outils de veille sur Internet, l’Agence fait du fact-checking une priorité pour l’ensemble de ses rédactions. L’enjeu ? Lutter contre la désinformation pour aller débusquer rumeurs et fausses nouvelles sur la Toile, avec la force d’une agence de presse mondiale porteuse d’une mission d’intérêt général.

Dans la foulée des phénomènes Brexit et Trump, cette lutte prend un tour aigu au lancement de la présidentielle française. L’AFP et plus d’une trentaines de médias partenaires s’associent alors au projet CrossCheck conçu et développé par First Draft et Google News Lab, regroupant médias et acteurs technologiques luttant contre la désinformation en ligne. Son principe : mutualiser des capacités de vérification pour démystifier les fausses informations liées à l’élection et publier des articles rétablissant les faits. « C’était une première pour l’Agence, qui a été chargée de l’animation de la plateforme collaborative et de la relecture des posts », indique Grégoire Lemarchand, responsable de la cellule réseaux sociaux et adjoint du rédacteur en chef central.

Alimenté par des questions d’internautes, CrossCheck a permis de vérifier les principaux contenus douteux qui circulaient en ligne pendant la campagne. Pour être publié, chaque post devait être validé par au moins deux rédactions et l’AFP avait le « final cut ». Résultat : « 67 publications et pas d’erreur », souligne Grégoire Lemarchand. « Nous sommes allés du plus anecdotique jusqu’à la fausse info dont tout le monde a entendu parler sur le prétendu compte offshore d’Emmanuel Macron aux Bahamas. »

Accélérateur de compétences

Pour l’AFP, ce projet s’est révélé être un accélérateur de compétences à l’échelle de l’entreprise. « Pour les sujets compliqués, nous faisons appel à notre réseau. Il faut parfois un niveau d’expertise que tous les journalistes n’ont pas », souligne Grégoire Lemarchand.

CrossCheck a aussi permis de démonter des images virales, comme celles de cet homme présenté comme un migrant molestant des infirmières. Après vérification auprès du bureau de Moscou, il s’agissait d’un ivrogne russe filmé un mois plus tôt à Novgorod. « Une grande majorité de ‘’fakes’’ sont des images décontextualisées », confirme Denis Teyssou, responsable du Medialab de l’AFP. Autre exemple : « une vidéo qui circulait lors de la visite de Macron chez Whirlpool (le 26 avril 2017 à l’usine d’Amiens) donnait l’impression qu’il se lavait les mains après avoir rencontré des ouvriers. CrossCheck a établi que les images dataient d’une rencontre avec des pêcheurs au cours de laquelle il avait touché des anguilles (le 27 mai 2016 sur l’Étang de l’Or, près de Montpellier)… »

Ce projet de journalisme collaboratif a reçu de nombreux prix dont le « Planned News/Events, small newsrooms » lors de la Conférence de l’Association de l’information en ligne (Online News Association) à Washington le 7 décembre 2017. « L’idée était ambitieuse et, maintenant, CrossCheck est partout cité en exemple », observe Sophie Nicholson, journaliste anglophone de la cellule. Selon elle, les sollicitations dont fait l’objet l’AFP pour des conférences ou salons internationaux sont « la preuve que nous sommes considérés comme faisant partie des médias en pointe sur le fact-checking. »

Vrai ou faux

Forte de cette expérience, l’Agence a lancé Factuel, un blog de fact-checking dont la responsabilité éditoriale a été confiée à un ex-journaliste du service politique, Guillaume Daudin. Parti d’une initiative réunissant cinq autres médias francophones, ce nouveau projet a été rendu possible par un partenariat avec Facebook. « Le réseau social nous donne accès à une interface dans laquelle il remonte quotidiennement tous les posts signalés comme douteux par ses utilisateurs. Ensuite, libre à nous de nous en saisir et de dire si c’est vrai ou faux », explique Grégoire Lemarchand.

Pour le responsable de la cellule réseaux sociaux, ce blog présente l’avantage d’offrir un panorama des sources qui véhiculent la désinformation. « Elles ressortent régulièrement les mêmes histoires sur des sujets polémiques comme les migrants, la laïcité ou le climat », dit-il. « Les monitorer permet d’être réactif et d’éviter que les gens mordent à l’hameçon. » De plus, dans ses publications, Factuel ne fournit jamais le lien original afin de ne pas lui donner de visibilité.

Ce travail rejoint la vérification des contenus non professionnels, les UGC (User Generated Content), ces contenus postés sur les réseaux sociaux par les témoins d’un événement. « Là aussi, il y a beaucoup de faux », note Sophie Nicholson. « C’est la course pour les récupérer mais il faut vérifier les comptes et les images postées tout en appliquant nos règles journalistiques. Les techniques de manipulation sont de plus en plus sophistiquées et même des professionnels aguerris peuvent se laisser berner », avertit-elle, plaidant pour la mise au point permanente de nouveaux outils.

Plugin et groupe d’experts

Sur ce terrain aussi l’AFP est en première ligne, au travers du projet européen InVID (In Video Veritas), dont Denis Teyssou est le responsable Innovation. « Au départ, il s’agissait d’aider les médias à vérifier la provenance des images et à s’assurer qu’elles n’aient pas été trafiquées », énonce le responsable du Medialab. « Après la vague de désinformation de la fin 2016, nous nous sommes retrouvés en phase avec des opérations comme CrossCheck, à laquelle nous avons contribué. C’est ainsi que nous avons développé un plugin, une extension sur les navigateurs Chrome et Firefox agrémentée d’une boîte à outils pour la vérification. » (invid-project.eu/verify)

L’une des principales fonctions de ce plugin est la recherche par similarités. « Nous comparons des photos et nous "fragmentons" des vidéos en images clés, ce qui permet aux journalistes de soumettre chacune d’elles à plusieurs moteurs de recherche, Google essentiellement mais aussi le russe Yandex, le chinois Baidu et également le canadien Tineye. » Exemple : les images diffusées sur Facebook censées illustrer l’attentat perpétré en novembre 2016 dans une mosquée du Sinaï étaient en réalité une vidéo d’attentat en Arabie saoudite datant de… 2015. « Il n’y a que Yandex qui l’a retrouvée », affirme Denis Teyssou.

Au-delà du développement de cet outil, déjà utilisé par le service international de diffusion de l’Allemagne Deutsche Welle, partenaire du projet, la BBC, France Télévisions, France 24, le New York Times, TV Novosti ou encore Amnesty International et le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, l’AFP s’implique également à l’échelon institutionnel. Elle est ainsi le seul média français représenté au sein du groupe d’experts de haut niveau créé par la Commission européenne sur la problématique de la désinformation en ligne. L’instance doit rendre son rapport au cours du premier trimestre de 2018.